La pensée unique, la hiérarchisation de la culture et notre
positionnement
Il existe des
gens qui n’aim
ent pas le cinéma de genre ou le cinéma
populaire tout comme il existe des gens qui n’aiment pas le
cinéma tout court. Il existe même des gens qui n’aiment pas
les frites, mais cela n’a rien à voir. Non, je veux parler
ici de ces gens qui ne se contentent pas de ne pas aimer mais
veulent que leur goût soient établis en tant que vérité universelle
et absolue. Ces gens qui pensent qu’il y a une hiérarchie
dans la culture et qui l’établissent en conséquence. Ces gens
qui veulent que vous pensiez comme eux. C’est contre eux que
nous luttons et tentons d’élever notre voix. Et si je les
appelle « Ces gens-là », ce n’est pas seulement
parce que j’ai envie de rendre hommage à la magnifique
chanson de Jacques Brel, mais aussi parce qu’ils ne font pas
partie d’une catégorie précise. Ils sont plutôt tels les
extra-terrestres de « L’invasion des profanateurs »
à savoir partout, et surtout là où on ne les attend pas.
Ces gens-là sont
les apôtres de la pensée unique. Cela signifie que
tout avis qui leur sera diamétralement opposé,
voire dans certains cas extrêmes un tant soi peu nuancé sera rejeté
avec force et vigueur, comme si une insulte leur aurait été
proféré. Par bien des aspects, ils ressemblent à des intégristes
religieux, d’ailleurs. Je ne pense pas vous apprendre quelque
chose si je vous dit que l’on qualifie d’auteur ou
d’artiste quelqu’un censé avoir une vision et nous la
faire partager à travers son œuvre bien évidemment, ce qui
est la moindre des choses. Mais chez ces gens-là, cela ne suffit
pas. Il faut aussi et surtout que l’artiste ait exactement la
même vision qu’eux. Politiquement, par exemple, un film qui
se revendiquerait de droite ou alors serait républicain se ferait
ainsi clairement descendre en flèche par ses gens-là. Car on ne
peut pas penser différemment d’eux, ou alors le faire de
manière trop subtile pour qu’ils le comprennent. Je ne
cherche pas à dire par là que ces gens-là sont plus bêtes que la
moyenne alors qu’ils se revendiquent comme l’exact
opposé. Non, seulement qu’à force de demander à toutes
les œuvres de se ressembler, ils en deviennent incapables
d’analyser le reste. Mais nous y reviendrons juste après. Ce
sont ces gens-là qui, déjà vous taxaient de fasciste si vous aimiez
« L’inspecteur Harry » et qui continuent de le
faire si vous appréciez l’univers de Frank Miller. Car, pour
ces gens-là, vous n’avez pas le droit, tout simplement. Ce
sont ces gens-là qui vous disent de ne pas aller voir les films de
Florent Emilio-Siri car pour eux, il est habité par le démon
américain. Ce sont ces gens-là qui pensent que le cinéma des frères
Dardenne est insurpassable et que plus un film en est éloigné, plus
il est mauvais (donc Die Hard…). La pensée unique, ce sont
ces gens-là qui vous diront que le cinéma est comme ça, et pas
autrement, qui éviteront tout débat à ce sujet, puisque de toute
façon, VOUS AVEZ TORT, ILS ONT RAISON. Mais en dehors de ça, ils
vous diront qu’ils sont de gauche, et surtout pour la liberté
d’expression.
Bah tiens.
Ce qu’il y
a de contradictoire chez ces gens-là, c’est finalement le
manque de réflexion qu’il y a par rapport au cinéma en
lui-même. Car ces gens-là, à vouloir penser la même chose (soyons
d’accord, il y a des nuances quand même, du genre « Les
Cendres du temps est meilleur en Redux ou non ? ») en
oublient forcément d’avoir leur propre conception du cinéma,
et surtout de réfléchir par rapport à la culture qu’ils sont
censés avoir. Je m’explique. Si un film aux idéologies
contraires à leur pensée sort aujourd’hui, il s’en
trouve directement conspué, au hasard n’importe quel
Vigilante Movie, mais par contre ils vous diront tous qu’ils
adorent tous les films d’Eisenstein. Un autre exemple ?
Ils vous diront que l’on n’a pas le droit de faire des
films se déroulant dans des contextes historiques où les faits ne
le sont pas et où, en plus on se permet d’esthétiser
l’image (expression qui n’a aucun sens, mais
c’est eux qui le disent, pas moi). Mais par contre, ils
adorent tous John Ford, Howard Hawks ou encore Stanley Kubrick. Ces
gens-là changent d’opinion à peu près une fois tous les 50
ans. En ce moment, leur maître à penser est encore Jean-Luc Godard,
et tout ce qui, pour eux, mais d’ici 2010 (on fêtera les 50
ans d’ « A Bout de Souffle »),
éventuellement, peut-être qu’une nouvelle
pensée unique verra le jour chez ces gens-là.
Mais cette pensée
unique ne pourrait se suffire à elle-même pour désigner
ces gens-là. Non, pour mieux les comprendre, il faut savoir
que cette pensée est associée à une hiérarchisation de la culture.
Pour expliquer cela, je vais inventer un personnage que nous
nommerons François. François aime le cinéma des frères Dardenne et
tout ce qui s’en approche. C’est pourquoi sur une
échelle de 0 à 10, il estime que tous les films tournés dans ce
style qui n’est plus si unique, comprendre « social,
caméra épaule, où toutes les règles cinématographiques sont
transcendés/ignorées (rayez la mention inutile) », bref, tous
les films de ce style ont, dans son esprit, une note comprise entre
8,5 et 10. 10 étant les Dardenne, que peut donc être le 0 ? Il
s’agit, bien évidemment de la comédie américaine. Toute
comédie américaine ne peut donc avoir de notes supérieure, à 5. Le
film gore est mis dans la même catégorie. Pour qu’un film
gore ou une comédie américaine voit sa note surélevée, il faut
qu’elle s’approche du cinéma des Dardenne. Exemple. Une
comédie américaine part de 0, lorsque ces gens-là entrent dans la
salle. Stupeur, elle est filmée caméra épaule sans champ
contre-champ ni rien, hop là, elle est à 2/10. Incroyable, elle a
une portée sociale, 2 points de plus, nous sommes à 4/10.
D’un seul coup, ces gens-là se rendent compte qu’il
n’y a pas trop de gags visuels mais surtout des paroles,
comme dans le bon cinéma français de chez nous, deux points de
plus. Et voilà, comment de 0, la comédie est passée à 6/10.Bien
évidemment, ça marche aussi dans l’autre sens. Un film social
qui n’est pas tourné à l’épaule perd deux points, si en
plus il y a une scène d’action, ou pire, du fantastique, il
en perd encore deux, et si en plus, il n’est pas de gauche,
ou même pire qu’il dit du bien de la religion, alors là, on
ne peut plus rien pour lui… Sachant qu’il y a bien sûr
des barèmes. Une comédie américaine, ne peut atteindre le 10 / 10
qu’au moment où elle ressemble le moins possible à une
comédie (exemple : Woody Allen dont les films les plus
encensés sont les moins drôles et dont les films les moins encensés
sont les plus drôles) etc….Bref, la hiérarchisation de la
culture, c’est ce qui fait que quand un Guillermo Del Toro
sort « Le Labyrinthe de Pan », c’est forcément son
meilleur film avec « L’échine du Diable » parce
qu’il y a un contexte historique dedans (mais comme y a du
fantastique, ce ne sont pas des chefs d’œuvres non
plus) et que quand il fait Hellboy 2 ou même le futur Bilbo Le
Hobbit (je suis devin aussi), c’est forcément moins
bi
en.
Après, me
direz-vous, ce ne sont que des goûts, et cela ne serait pas
problématique si la défense même de ses goûts ne se faisaient pas
de façon aussi étrange. Car la différence entre hiérarchiser la
culture et exprimer ses goûts se fait dans l’argumentation.
Exprimer ses goûts, c’est dire par exemple « Je
n’aime pas Martyrs parce que c’est un film
d’horreur » ou encore « Je n’aime pas Nid de
Guêpes parce qu’il n’y a pas beaucoup de guêpes
dedans ». Ce ne sont que des exemples bien sûr. Mais ces gens
qui hiérarchisent la culture vous écriront 20 pages pour vous dire
qu’ « Entre les murs » est un des plus grands
chefs d’œuvre du cinéma alors qu’ils vous diront
que Hellboy 2, c’est nul parce que c’est mal réalisé.
Seulement, dans les 20 pages qui défendent « Entre Les
Murs », vous ne trouverez strictement rien qui vous expliquera
que c’est un chef d’œuvre de Cinéma, à savoir
aucune analyse de la mise en scène à proprement parler. Même si ces
gens-là tâcheront de vous le faire croire par des phrases du style
« A ce moment-là, la caméra de Laurent Cantet filme le sourire
du personnage, le fait que ses dents ne soient pas alignés laisse
apparaître des trous entre celle-ci, ce qui signifie que la mise en
scène veut nous rappeler qu’il y a actuellement un trou dans
la Sécurité Sociale du pays, preuve qu’il s’agit
d’un film engagée, donc sur la République ».
J’exagère bien sûr, mais je cherche à montrer que par
extrapolation, on peut tout faire dire à un film. Mais bien sûr,
lorsqu’il s’agit de cinéma de genre, aussi réfléchi
soit-il, ces gens-là ne trouvent rien à dire. Au moins, ils vous
diront que « c’est divertissant », au pire que
« les acteurs jouent mal, c’est mal écrit, mal filmé,
mal interprêté », et ce, sans aucune argumentation
derrière.
Vous
l’aurez compris, c’est la pensée unique ainsi que la
hiérarchisation de l
a
culture qui rend dangereux ces gens-là. Mais en quoi suis-je
différent ? En quoi l’équipe de Freek Films se
croient-elle différente alors qu’elle aussi, elle défend une
certaine idée du cinéma ? Celle
qu’elle croit juste. Et bien, nous pensons être différent
pourtant, tout simplement parce que si nous défendons le cinéma de
genre français, ce n’est pas parce que nous le trouvons
meilleur qu’un autre cinéma, mais uniquement pour que ces
gens-là arrêtent de nous regarder avec mépris. Nous estimons que
tout film doit être regardé avec un œil neutre. Je ne suis
moi-même pas un fan de comédie romantique, mais lorsque je vais en
voir une, je ne me dis pas avant d’entrer dans la salle
qu’elle va être mauvaise parce que c’est une comédie
romantique. Non, je me fais mon opinion une fois le film terminé,
et l’apprécie alors ou non. Admettons que je n’aime
absolument pas un type de film, soit je ne vais tout simplement pas
le voir (comme on dit dans le rap : « Si tu kiffes pas,
t’écoutes pas et puis, c’est tout ») ou soit
j’avoue après l’avoir vu que je n’aime pas ce
type de film, mais je ne vais pas inventer un faux argument pour
faire penser que mes goûts font office de vérité absolue. Par
exemple, je n’ai pas adoré le dernier film de Paul Thomas
Anderson parce que l’histoire ne me touchait pas
particulièrement, je ne me suis pas pour autant permis de dire que
le film était mal filmé, mal joué, mal interprété. Aimer ou ne pas
aimer est une liberté que l’on a tous, mais empêcher les
autres d’aimer ou non va à l’encontre de
cela. Soyons d’accord, nous n’avons
rien contre les gens qui aiment tel ou tel film, seulement contre
les gens qui nous imposent d’aimer tel ou tel film. A tel
point que l’on se sent constamment rabaissé. Il suffit de
voir les gens qui vont rire à « Bienvenue Chez les
Ch’tis » ou autre comédie française sortir de la salle
en disant que c’était vraiment bien, et ces mêmes gens aller
voir une comédie américaine, rire autant, voire plus et sortir de
la salle en disant que c’était vraiment con. Pourquoi ?
Même à humour égal, la comédie américaine est vue de manière
péjorative, et ce n’est même plus que chez ces gens-là, mais
chez la plupart des gens. Preuve qu’à force d’imposer
la pensée unique et la hiérarchisation de la culture, cela
s’étend aux autres. D'ailleurs, pour prouver qu'il n'y
a pas de catégorie prédéfinie de ces gens-là, sachez que le fait
que j'ai osé dire une fois que "Bienvenue chez Les Ch'tis" ne me
faisait pas rire du tout m'a valu tout un tas de nom d'oiseaux (si
seulement ce n'était que ça). Et surtout, ne croyez pas que je
prétends savoir analyser un film mieux que les autres, seulement je
pense que mon modeste savoir est mis à profit pour analyser chaque
film de manière équitable et en essayant autant que possible
d'éviter les à-prioris.
Je veux avoir le
droit de penser ce que je veux sans être insulté, sans que
l’on se moque de moi, sans être rabaissé. C’est
pourquoi je défends le cinéma que j’aime, non pas face à ceux
qui ne l’aiment pas, mais face à ceux qui veulent
m’empêcher de l’aimer.
Jonathan Placide